
Orsu Leone (Ours Lion) Alerini, qui portait bien son prénom, était né en 1867. Sa bonté, sa gentillesse et sa générosité étaient légendaires, mais pas autant que sa force physique qui était, au dire de tous, surhumaine. Près d’un siècle plus tard, les plus anciens du village, admiratifs, racontent encore des anecdotes le concernant, comme celle de la charrette embourbée.
Après la guerre de 1914-1918, dans nos villages, le transport des marchandises se faisait encore sur des charrettes (« i cari ») tractées par des chevaux. Ces marchandises arrivaient en gare d’Alistro (la ligne ferroviaire reliant Bastia à Porto-Vecchio a été détruite par les bombardements allemands de 1943). Il fallait ensuite les amener jusqu’à Pietra par la route qui, l’hiver avec le mauvais temps, devenait une piste boueuse difficilement praticable. Il fallait toute la dextérité des charretiers pour éviter que leur véhicule ne s’embourbe dans des ornières créées par les intempéries.
Ce jour là, Orsu Leone était parti de bon matin pour Alistro, accompagné de son beau frère, Filippu u Rossu (Philippe le Rouge) pour récupérer et charger sur la charrette les produits et denrées en provenance de Bastia. A midi, les deux hommes s’étaient arrêtés à l’auberge Costa pour y déjeuner. La patronne était désolée de ne pouvoir leur offrir pour leur repas que des œufs.
- Des œufs, dit Orsu Leone, ça me va très bien ! Pouvez-vous me faire une omelette ?
- Bien sûr ! Vous voulez combien d’œufs pour votre omelette ?
- Mettez-en une douzaine
Lorsqu’il entend cela, Filippu est scandalisé. Après le repas, toujours aussi indigné, il manifeste sa réprobation : « Tu ne pouvais pas te comporter comme tout le monde ? Douze œufs pour une omelette, ça ne s’est jamais vu ! Tu m’as fait honte ! »
Orsu Leone ne répond pas.
C’est l’heure à présent de remonter au village, avec la charrette au maximum de sa charge. Le ciel est noir, les nuages s’amoncellent. L’orage éclate, accompagné d’éclairs et de grondements de tonnerre. La route devient un ruisseau de boue. Les chevaux ont du mal à avancer. Bientôt une roue de la charrette, lourdement chargée, s’enfonce jusqu’à l’essieu dans une ornière. Des hommes, nombreux, viennent à la rescousse. Ils n’arrivent pas à dégager le véhicule.
- « Laissez-moi faire ! » dit Orsu Leone
Il s’accroupit sous la charrette. Son épaule est en contact direct avec l’essieu de la roue embourbée. Il s’arc-boute et donne le maximum de sa force pour extirper la roue de l’ornière boueuse. Les hommes et le chevaux participent à l’effort. Bientôt, grâce à la puissance physique d’Orso Leone, la roue repose enfin sur un sol stable. La charrette peut repartir et arriver au village sans encombre.
Filippu, quelques instants auparavant très en colère contre son beau-frère, à présent s’avance vers lui rayonnant et dit, pour que tous les autres entendent : « Tout à l’heure, lorsque tu as demandé à l’aubergiste une omelette de douze œufs, j’ai eu honte et je t’ai maudit. Mais après avoir vu ce que tu es capable de faire je suis fier d’être ton beau-frère, et je comprends maintenant que pour produire une telle force tu aies besoin de manger beaucoup plus qu’un homme ordinaire »
Dominique Alerini, fils d'Ours Léon 
Pierre Battaglini, gendre de Dominique Alerini, mari de Jeanne Alerini
